La Tunisie a attendu près d’un demi-siècle pour soulever sa première Coupe d’Afrique des nations. Elle l’a fait en 2004, à domicile, au terme d’un tournoi où les Aigles de Carthage ont progressivement répondu à la pression du pays hôte. La finale contre le Maroc s’est conclue sur une victoire 2-1 à Radès, grâce aux buts de Francileudo dos Santos et Ziad Jaziri. Ce titre ne tient pourtant pas à une seule soirée : il est le résultat d’une équipe capable d’avancer par étapes, de survivre à une demi-finale tendue et de saisir son occasion au bon moment.
Une CAN organisée pour enfin franchir le dernier pas
Le sacre tunisien complète une histoire déjà racontée par les autres vainqueurs de la CAN et leurs premières étoiles. Avant 2004, la sélection avait disputé deux finales sans l’emporter, en 1965 et en 1996. Le public connaissait donc l’ivresse d’un tournoi à domicile, mais aussi la frustration de voir le trophée lui échapper. Accueillir à nouveau la compétition offrait une occasion rare et une responsabilité lourde : la Tunisie devait transformer l’appui populaire en avantage sportif, sans laisser l’attente collective devenir un poids.
La compétition était disputée par seize équipes, dans une phase de groupes suivie de rencontres à élimination directe. Ce format ne laisse pas beaucoup de place à une montée en régime lente. Une défaite ou un match nul mal négocié peut compliquer le tableau, tandis qu’une mauvaise soirée en quart de finale met fin à plusieurs années de préparation. La Tunisie devait donc gérer deux calendriers en même temps : celui des matchs, avec leur fatigue et leurs adversaires, et celui de l’attention nationale, qui augmentait à chaque étape franchie.
Roger Lemerre dirigeait la sélection. Le Français avait déjà remporté des titres avec la France, mais une compétition continentale organisée devant un public acquis au pays hôte comporte ses propres exigences. L’entraîneur doit préparer des plans, choisir les joueurs et gérer le groupe, tout en maintenant une relation saine avec les supporters et les médias locaux. Le tournoi est aussi une affaire de gestion émotionnelle. Les joueurs doivent accepter les attentes sans chercher à faire de chaque action un geste héroïque.
Une phase de groupes qui installe les repères
La Tunisie commence par une victoire 2-1 contre le Rwanda, qui fait ses débuts dans la compétition. Elle bat ensuite la République démocratique du Congo 3-0, un résultat plus net qui la place dans une position favorable. Le troisième match se termine par un nul 1-1 contre la Guinée. Ces trois rencontres donnent à l’équipe des enseignements différents : comment gagner un match serré, comment profiter des espaces lorsqu’un adversaire recule, et comment conserver le contrôle quand la victoire n’est plus acquise.
La qualification en tête de groupe permet aux Aigles de Carthage d’aborder les quarts de finale avec confiance, mais elle ne garantit rien ensuite. Les matchs à élimination directe changent la nature du risque. En groupes, on peut parfois corriger une erreur au match suivant ; en quart de finale, la même erreur peut mettre fin au parcours. La Tunisie doit alors passer d’une logique de points à une logique de survie et de progression, sans renoncer à sa capacité de faire le jeu devant son public.
La fiche historique de la CAF sur cette édition résume cette route et rappelle que Francileudo dos Santos a terminé meilleur buteur tunisien avec quatre réalisations. Ce chiffre signale son importance offensive, mais ne raconte pas à lui seul le travail collectif. Une attaque peut dépendre d’un buteur sans que celui-ci fasse tout : il faut des milieux qui le servent, des joueurs capables d’étirer la défense et des partenaires qui récupèrent le ballon assez haut pour limiter les longues distances vers le but.
Le fait de jouer à domicile peut aider à l’énergie et au soutien, mais il peut aussi ajouter une tension. Chaque tribune devient une source d’encouragement et un rappel de ce que les supporters espèrent. Les joueurs doivent apprendre à apprécier ce bruit sans chercher à lui répondre à chaque instant. Une passe simple, un repli défensif ou un ballon conservé près du poteau de corner peut être aussi utile qu’une accélération spectaculaire. La maîtrise d’un tournoi se construit souvent par des gestes ordinaires répétés avec calme.
Le quart de finale contre le Sénégal
En quart de finale, la Tunisie affronte le Sénégal, une équipe ambitieuse qui avait atteint la finale de la CAN précédente et brillé à la Coupe du monde 2002. Le match se décide sur un but, et les Aigles de Carthage l’emportent 1-0. Dans une rencontre à élimination directe, ce score ne signifie pas que l’équipe a contrôlé chaque minute. Il indique plutôt qu’elle a trouvé une ouverture, puis protégé son avantage jusqu’au coup de sifflet final.
Ce type de victoire teste la structure d’une équipe davantage que sa capacité à marquer beaucoup. Quand le score est serré, les lignes doivent rester proches pour éviter les espaces entre le milieu et la défense. Les joueurs offensifs doivent aussi contribuer au repli, car un adversaire qui cherche l’égalisation envoie davantage de monde vers l’avant. La Tunisie doit donc équilibrer sa volonté d’attaquer et le besoin de conserver une couverture derrière le ballon.
Pour le Sénégal, l’élimination marque la fin d’une génération qui avait contribué à installer les Lions de la Teranga dans le paysage international. Pour la Tunisie, elle ouvre les portes des demi-finales, mais ne résout pas encore la question du titre. Une équipe hôte peut facilement considérer qu’elle a déjà accompli l’essentiel en atteignant les derniers jours du tournoi. Les joueurs doivent au contraire traiter le prochain match comme une nouvelle épreuve, sans être distraits par l’idée que la finale semble désormais proche.
Les quarts de finale rapprochent aussi les équipes de la fatigue. Les joueurs qui ont parcouru beaucoup de terrain doivent récupérer en peu de jours, et les entraîneurs doivent décider s’ils maintiennent leur onze ou s’ils apportent de la fraîcheur. Changer un titulaire peut améliorer l’énergie, mais aussi modifier les automatismes. Garder le même groupe peut préserver la cohésion, mais exposer des joueurs à une baisse de lucidité. L’expérience du staff et la communication avec les joueurs comptent alors autant que les schémas dessinés avant le match. Ces choix sont également au cœur du récit de la Tunisie à la Coupe du monde 1978, une autre étape majeure de l’histoire des Aigles de Carthage.
Le Nigeria, l’épreuve des tirs au but
La demi-finale contre le Nigeria est plus complexe. Les deux sélections se neutralisent et le score s’établit à 1-1 à la fin du temps réglementaire. La qualification se joue aux tirs au but, où la Tunisie l’emporte 5-3. Il faut alors une attention particulière à chaque tireur et une capacité à revenir au plan prévu malgré le bruit et la tension. À l’approche d’une finale, la séance peut donner l’impression qu’un tournoi entier tient dans quelques secondes.
Le Nigeria apporte une grande expérience des matchs à élimination directe. Sa génération des années 1990 a gagné la CAN et l’or olympique, et les Super Eagles restent une référence régionale. Battre cette équipe exige à la Tunisie de défendre ensemble, d’être patiente dans les phases sans ballon et de se montrer suffisamment précise dans les moments d’attaque. Une victoire aux tirs au but n’efface pas le contenu du match ; elle le prolonge jusqu’à une confrontation directe entre les tireurs et le gardien.
La séance de tirs au but est également un test collectif de préparation. Les entraîneurs doivent avoir réfléchi à l’ordre des tireurs et à leurs préférences, sans prétendre prédire exactement les choix d’un adversaire. Les joueurs peuvent travailler leur routine, mais aucune répétition ne reproduit complètement l’atmosphère d’une demi-finale. La confiance doit être assez solide pour survivre à une erreur. La Tunisie a réussi à convertir cinq tirs, pendant que le Nigeria en manquait deux. Ce résultat offre aux Aigles de Carthage une place en finale et une nouvelle occasion d’atteindre leur objectif historique.
Radès, une finale et une réponse rapide
La finale contre le Maroc se joue au stade de Radès. Le match commence de la meilleure manière pour la Tunisie : Francileudo dos Santos marque dès la cinquième minute. Ce but réduit l’incertitude et donne au pays hôte une première prise sur la rencontre. Mais l’avance ne calme pas forcément les nerfs. Elle peut inciter une équipe à reculer, tandis que l’adversaire cherche à accélérer et à égaliser. Le Maroc marque à son tour par Youssef Mokhtari à la 38e minute, ramenant les deux équipes à égalité avant la pause.
La Tunisie répond au début de la seconde période. Ziad Jaziri inscrit le but qui donne l’avantage aux Aigles de Carthage à la 52e minute. À ce moment, le match n’est pas encore terminé, mais le pays hôte dispose d’un repère clair : il mène, et le trophée est à moins de quarante minutes. La difficulté consiste à protéger cet avantage sans abandonner complètement le ballon. Si l’équipe subit trop, le Maroc peut multiplier les centres et les secondes balles ; si elle attaque sans couverture, elle s’expose à des contre-attaques.
Le score final, 2-1, reflète une finale équilibrée où les buts sont venus de deux réponses tunisiennes au bon moment. Dos Santos a frappé tôt, Jaziri après l’égalisation. Cette séquence raconte une qualité importante : l’équipe ne s’est pas désorganisée quand le Maroc a égalisé. Elle a continué à chercher une issue, puis a retrouvé l’avantage. Dans une finale, la réaction après un but encaissé peut peser autant que la capacité à mener.
Les dernières minutes exigent une autre forme de concentration. Les joueurs doivent continuer à défendre les centres, gagner les duels et rester attentifs aux coups de pied arrêtés. Le banc peut apporter de l’énergie ou renforcer l’équilibre. Le public, qui avait soutenu la sélection pendant tout le tournoi, accompagne cette période avec une tension particulière. Lorsque l’arbitre met fin au match, la Tunisie remporte la CAN pour la première fois. Cette explosion de joie est le résultat d’un parcours long et d’une finale gagnée dans un rapport de force serré.
Les figures d’une équipe qui avance ensemble
Francileudo dos Santos et Ziad Jaziri sont les buteurs de la finale, mais le titre repose sur une distribution plus large des responsabilités. Dos Santos termine le tournoi avec quatre buts, preuve de son efficacité devant la cage. Il a besoin d’un collectif qui l’amène dans les bonnes zones et lui permette de se rendre disponible. Le meilleur buteur d’une équipe est souvent la dernière étape d’une action commencée loin de la surface, par la récupération d’un ballon ou un déplacement qui ouvre l’espace.
La présence de joueurs tunisiens évoluant à l’étranger apporte également des profils variés. Certains sont habitués à des championnats plus directs, d’autres à des environnements où la possession et les transitions demandent des ajustements rapides. Il faut faire cohabiter ces expériences au sein d’une équipe nationale qui dispose de peu de jours pour répéter ses automatismes. Le staff doit clarifier les rôles, tandis que les joueurs apprennent à s’adapter aux déplacements de leurs partenaires.
La défense et le gardien jouent un rôle déterminant dans un tournoi où la Tunisie a remporté une demi-finale aux tirs au but et une finale par un seul but d’écart. Les actions offensives attirent souvent plus l’attention, parce qu’elles sont associées au but et à la célébration. Mais un titre peut dépendre d’une intervention défensive, d’une couverture bien placée ou d’une sortie aérienne dans les dernières minutes. Ces gestes constituent une mémoire moins spectaculaire, mais ils protègent le travail accompli par l’équipe.
Le poids d’une première étoile
Le premier titre d’une sélection possède une valeur particulière. Il ne s’ajoute pas simplement à une liste de trophées : il ouvre une histoire que les générations suivantes pourront relire et prolonger. Pour la Tunisie, le sacre de 2004 a confirmé qu’une nation hôte pouvait convertir son organisation, son public et son niveau sportif en victoire. Il ne signifie pas que l’avantage du terrain garantit le succès. D’autres équipes ont échoué avec le même soutien. La Tunisie a dû gagner plusieurs rencontres serrées pour transformer l’occasion en titre.
Les anciennes finales perdues de 1965 et 1996 donnent aussi une profondeur au résultat. La génération de 2004 ne rejoue pas ces matchs, mais elle hérite d’une mémoire sportive où la réussite semblait proche sans être atteinte. Les supporters comparent les équipes, les styles et les moments. Le sacre n’efface pas les défaites, mais il change la manière dont cette histoire est racontée. La Tunisie n’est plus seulement le pays qui a échoué deux fois en finale ; elle devient aussi le champion qui a attendu, puis réussi à domicile.
Le tournoi de 2004 nourrit aujourd’hui le récit national du football tunisien. Il montre que la pression populaire peut être utilisée comme une énergie lorsque l’équipe garde ses repères et répond aux événements du match. Les buts de Dos Santos et Jaziri sont devenus des images familières, mais l’étoile est également liée à l’organisation, à la discipline et à l’intelligence de groupe. Comme lors du sacre ivoirien organisé à domicile en 2023, la réussite d’un pays hôte ne s’explique pas par le seul soutien des tribunes. Le football sait faire tenir une histoire collective dans une finale, sans que cette finale puisse à elle seule expliquer tout le chemin parcouru.
Un héritage qui reste vivant
Vingt ans plus tard, la CAN 2004 demeure la référence la plus forte du football tunisien masculin. Les générations suivantes ont essayé de s’en approcher, de la défendre ou de la dépasser. L’équipe a connu d’autres bonnes campagnes et des périodes plus difficiles, mais le titre à domicile reste un repère partagé par des supporters de plusieurs âges. Il rappelle qu’un tournoi peut unir un pays autour d’une équipe et qu’une victoire historique se construit par des étapes très différentes : les groupes, les matchs à élimination directe, la demi-finale et la finale.
La Tunisie a gagné grâce à un groupe capable de résister au poids de l’attente, d’encaisser une égalisation en finale et de répondre avec un second but. Francileudo dos Santos a marqué le premier, Ziad Jaziri le dernier. Entre ces deux frappes, il y eut une équipe entière, un entraîneur qui a préparé son tournoi et un pays qui a soutenu ses joueurs. Le premier sacre des Aigles de Carthage appartient à ses buteurs, mais il appartient surtout à une génération qui a transformé une occasion historique en victoire.
